Compagnie Furinkaï

Ominato
carnet de route, carte postale, itinérance, rencontre, traversée, mémoire, fragment, note, image, tracé...
Atelier Sillas aux Capucins
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Ma à la Briqueterie
Elise Ladoué
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Elise Ladoué
Ma à la Briqueterie
Elise Ladoué
Ma à la Briqueterie - janvier 2017
Bruissements de Pelles
Bruissements de Pelles
BDP
Bruissements d'hiver, Culture Commune, Loos en Gohelle, décembre 2016
Mireille Cann
Mireille Cann
Mireille Cann / Vivre la Rue, rue Saint Malo, Brest, novembre 2016
Sillas Capucins
Les Capucins, Brest
Nuage
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Dans les Bois, Gavots - nov. 2016
Asilo Poetico
 
Le 17ème arrondissement de Générik Vapeur à Marseille, Teatro Container et Origami premier pli, Asilo Poetico mai 2013
Les Absents Festival Dedans Dehors
Installation des Absents,Théâtre de Brétigny Dedans-Dehors, juin 2011
Rêveurs irréalistes

Discours de Haruki Murakami lors de la remise du 23ème Prix International de Catalogne le 9 juin 2011
La dernière fois que j’ai visité Barcelone, c’était il y a deux ans, au printemps.  J’ai été surpris de voir qu’il y avait autant de monde à la séance de dédicace. Une longue queue s’est formée et même après une heure et demie, nous n’avions toujours pas fini. C’était long parce que beaucoup de lectrices voulaient m’embrasser. Cela a fini par prendre un peu de temps.
Jusqu’à maintenant, j’ai participé à des séances de dédicace dans beaucoup de villes à travers le monde, mais Barcelone est la seule ville où les lectrices me demandent de les embrasser. Pour cette simple raison déjà, je vois Barcelone comme un endroit particulièrement merveilleux. Je suis très heureux d’être de retour ici, dans cette belle ville à l’histoire si riche et à la culture si brillante.
Mais aujourd’hui, c’est bien dommage, je ne suis pas ici pour parler de “baisers” mais d’une chose un peu plus sérieuse.
Comme vous le savez, le 11 mars dernier à 14 h. 46, un énorme séisme a frappé la région du Tohoku au nord-est du Japon. La puissance de ce tremblement de terre était telle que la rotation de la terre s’est accélérée autour de son axe et que le jour a été raccourci d’environ 1,8 millionièmes de seconde.
Les dommages causés par le tremblement de terre seul ont été énormes, mais le tsunami qui a suivi a provoqué d’encore plus affreux ravages. Par endroit, la vague a atteint trente-neuf mètres de hauteur. Trente-neuf mètres signifie que l’on ne peut pas y échapper même en se réfugiant dans un immeuble de dix étages. Les personnes qui se trouvaient à proximité de la mer n’ont pas pu fuir. Le nombre de victimes est estimé à près de vingt-quatre mille, dont environ neuf mille sont portées disparues. On n’a pas encore retrouvé tous les corps emportés par ces vagues géantes qui ont déferlé par-dessus les digues. Beaucoup doivent sans doute reposer au fond de la mer glacée. Mon coeur se serre lorsque j’y pense et que j’imagine que j’aurais moi-même pu être à leur place. Parmi les survivants, beaucoup ont perdu famille, amis, maisons, possessions, communauté. Ils ont perdu la base même de leur vie. Certains villages ont même complètement disparu. Il semble que cela ait enlevé à beaucoup le désir de vivre.
Être Japonais, cela signifie accepter de vivre avec beaucoup de catastrophes naturelles. Une grande partie du territoire est traversée par des typhons de l’été à l’automne. Chaque année, ils causent des dégâts importants et prennent de nombreuses vies. Dans chaque région se trouvent des volcans actifs, et bien sûr des tremblements de terre se produisent. L’archipel du Japon se situe à l’extrémité est du continent asiatique et se trouve comme dangereusement localisé sur quatre énormes plaques tectoniques. Nous pouvons dire que nous vivons sur un nid de tremblements de terre.
Dans une certaine mesure, nous pouvons prévoir quand les typhons frapperont et quelle route ils emprunteront, mais nous n’avons pas encore réussi à prévoir les tremblements de terre. La seule chose que nous savons, c’est que ce n’est pas fini, et on peut affirmer sans se tromper que dans un futur proche il y aura un autre grand tremblement de terre. Un grand nombre de scientifiques prédisent qu’il y aura un séisme important de magnitude huit, sur la région de Tokyo dans les vingt ou trente ans à venir; cependant, cela peut se produire dans dix ans, ou peut-être même demain après-midi. Personne ne connait l’étendue des dommages que pourrait subir une ville aussi grande et aussi dense que Tokyo si un tel séisme arrivait.
Malgré cela, treize millions d’habitants poursuivent leur vie quotidienne de manière “normale” au centre de Tokyo. Ils prennent des trains bondés tous les matins pour aller travailler dans des gratte-ciels. Je n’ai pas entendu parler de diminution de la population de Tokyo après ce tremblement de terre.
Pourquoi ? vous-demandez-vous peut-être… Comment se fait-il qu’autant de personnes puissent vivre comme si de rien n’était dans un lieu si effrayant ? La peur ne les rend-elle pas fous ?
En japonais, il existe le  terme « mujō » (無常). Celui-ci signifie que rien n’est permanent et qu’aucun état ne dure éternellement. Toutes les choses qui existent en ce monde finissent par disparaître, tout change constamment. Il n’existe pas d’équilibre éternel, ni rien de suffisamment immuable sur lequel nous pouvons nous appuyer pour toujours. Ce point de vue sur le monde vient du bouddhisme, mais le concept de « mujō » est fortement ancré dans la spiritualité des Japonais au-delà du contexte strict de la religion. Il fait partie de la mentalité populaire traditionnelle et n’a pratiquement pas changé depuis les temps anciens.
L’idée que « tout passe » peut se traduire par une forme de résignation. Tout ce que l’homme fait à l’encontre de la nature est vain. Pourtant, les Japonais ont fait ressortir une forme de beauté positive dans cette résignation.
Puisque l’on parle de nature, vous savez qu’au Japon nous admirons les fleurs de cerisier au printemps, les lucioles en été, et les feuilles d’érable en automne. Pour nous, c’est comme une évidence de les observer avec passion, en groupe, de manière traditionnelle. En saison, le monde afflue dans les sites connus pour leurs fleurs de cerisier, leurs lucioles ou leurs érables, et il est difficile de trouver une chambre d’hôtel.
Pourquoi en est-il ainsi ?
Parce que la beauté des fleurs de cerisier, des lucioles et des feuilles d’érable est éphémère. Nous venons de loin pour assister à leurs moments de gloire. Nous ne nous limitons pas à admirer leur beauté, nous ressentons comme de la sérénité en voyant les fleurs de cerisier perdre leurs pétales, les lucioles s’éteindre ou les feuilles d’érable se ternir. En fait, une sorte de paix nous envahit lorsque la beauté atteint son niveau le plus élevé puis s’éteint.
Je ne suis pas certain que les catastrophes naturelles aient eu une influence sur cette sorte de spiritualité. Cependant, je peux dire avec certitude que nous, les Japonais, avons sans cesse dû surmonter ces épreuves de façon collective, et dans un sens, nous les avons acceptées comme des choses inévitables. Il se peut que de telles expériences aient influencé notre sens esthétique de la beauté.
Presque tous les Japonais ont reçu un choc violent avec ce séisme. Même si nous sommes habitués aux tremblements de terre, nous nous sommes sentis impuissants face à l’ampleur des dégâts, et sommes devenus inquiets pour le futur de la nation.
Pourtant au final, nous allons reprendre nos esprits, et nous relever pour reconstruire. Je ne m’inquiète pas trop pour cela. Tout au long de l’histoire, notre peuple a toujours vécu de cette manière. Nous n’allons pas rester sous le choc indéfiniment. Les maisons détruites peuvent être reconstruites et les routes endommagées réparées.
En fin de compte, nous logeons sur la planète terre sans autorisation. La terre ne nous a jamais invités à résider ici. Nous ne pouvons pas trop nous plaindre quand elle s’ébranle un peu. C’est l’une de ses caractéristiques de trembler de temps en temps. Que nous l’aimions ou pas, nous ne pouvons que cohabiter avec la nature.
J’aimerais parler ici de ce qui, à la différence des bâtiments ou des routes, ne peut pas être réparé facilement, par exemple l’éthique ou les valeurs : ce ne sont pas des choses qui ont une forme. Une fois détruites, il est difficile de les restaurer, car cela ne peut pas se faire avec des machines, de la main-d’œuvre, ou du matériel.
J’aimerais parler, plus concrètement, de la centrale nucléaire de Fukushima.
Vous le savez probablement déjà, au moins trois des six réacteurs de Fukushima endommagés à cause du séisme et du tsunami, ne sont pas encore réparés et la radioactivité continue à se propager aux alentours. Des fusions se sont produites, le sol environnant a été contaminé et de l’eau contenant probablement de forts taux de radioactivité a été déversée dans la mer à proximité. Les vents dispersent cela de manière encore plus étendue.
Des centaines de milliers de personnes ont été forcées de quitter leur maison et les environs du site nucléaire. Champs, pâturages, usines, commerces et ports sont maintenant complètement déserts. Les habitants de cette région ne pourront peut-être plus jamais y revenir. C’est terrible, mais cette catastrophe ne touche pas uniquement le Japon. Il semble qu’elle est en passe de s’étendre aux pays voisins.
Les raisons de cet accident tragique sont plus ou moins évidentes. Les personnes qui ont bâti cette centrale nucléaire n’ont pas envisagé qu’un tel tsunami pouvait arriver. Pourtant, beaucoup d’experts avaient fait remarquer que dans le passé des tsunamis de la même ampleur s’étaient déjà produits dans cette région. Ils avaient demandé une révision des normes de sécurité, sans être pris au sérieux par les compagnies d’électricité. Ces dernières, des entreprises commerciales, n’ont pas tenu à investir massivement dans la préparation pour un tsunami qui ne se produirait peut-être qu’une fois toutes les quelques centaines d’années.
Au vu des apparences, même le gouvernement, qui est censé assurer la sûreté des centrales nucléaires, a préféré baisser le niveau des normes de sécurité, afin de promouvoir la politique de l’énergie nucléaire.
Nous devons enquêter sur cette situation et révéler les erreurs, s’il y en a. À cause de ces erreurs, au moins des centaines de milliers de personnes ont dû quitter leurs terres et refaire leur vie ailleurs. Nous sommes en colère. Cela est tout à fait normal.
Pour quelque raison, les Japonais sont un peuple qui se met rarement en colère. Nous savons être patients mais nous ne sommes pas doués pour laisser exploser notre colère. En cela, nous sommes légèrement différents des Barcelonais. Pourtant, cette fois-ci on peut dire que même les Japonais sont sérieusement en colère.
En même temps, nous devons nous condamner nous-même car nous avons permis, ou du moins toléré, que ces systèmes corrompus perdurent. Cet accident ne peut pas être dissocié de notre éthique et de nos valeurs.
Comme vous le savez, les Japonais ont été l’unique peuple dans l’histoire à avoir fait l’expérience de la bombe nucléaire. En août 1945, des avions américains ont largué des bombes atomiques sur les villes de Hiroshima et de Nagasaki. Plus de deux cent mille personnes ont péri. La plupart étaient des civils désarmés. Mais ce n’est pas ici le moment de m’étendre sur ce sujet.
Ce que je voudrais préciser c’est que non seulement deux cent mille personnes sont décédées immédiatement après la bombe, mais un grand nombre de survivants ont aussi péri par la suite, à cause des effets des radiations à long terme. C’est par le sacrifice de ces personnes que nous avons compris l’ampleur des ravages de la radioactivité et de la destruction de la bombe atomique sur les hommes et sur le monde.
Après la seconde guerre mondiale, la politique de reconstruction du Japon était axée autour de deux idées centrales : remettre sur pied l’économie, et renoncer à la guerre. Quoi qu’il arrive, nous n’aurions plus jamais recours aux forces armées, nous deviendrions économiquement prospères et nous chercherions la paix. Ces idées étaient devenues les nouvelles lignes directrices de la nation japonaise.
Les mots suivants sont gravés sur le monument aux morts dédié aux victimes de la bombe atomique à Hiroshima.
« Reposez en paix. Nous ne répéterons pas les mêmes erreurs. »
Ce sont des mots magnifiques. Ils nous rappellent que nous sommes à la fois auteurs et victimes de ce qui s’est passé. Face à la force écrasante du nucléaire, nous sommes des victimes, mais aussi des coupables. Exposés à sa menace, nous sommes victimes, mais nous sommes également tous responsables car nous avons développé cette force et nous n’avons pas pu faire autrement que de l’utiliser.
Soixante-six ans après la bombe atomique, cela fait plus de trois mois que la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi déverse des produits radioactifs en mer, dans le sol et dans l’air. Personne ne sait quand et comment cela peut être stoppé. Pour nous Japonais, ll s’agit de la deuxième expérience de catastrophe nucléaire de taille dans l’histoire, mais cette fois-ci personne n’a largué de bombe sur le pays. C’est nous-même qui l’avons provoquée. Nos propres mains sont coupables de cette erreur, en portant atteinte au pays et en détruisant nos propres vies.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Où est passé ce sentiment de rejet du nucléaire que nous avons éprouvé longtemps après la guerre ? Qu’est ce qui a faussé et affaibli les objectifs de paix et de prospérité que nous avions tant désiré ?
La raison en est simple, c’est « l’efficacité ».
Les compagnies d’éléctricité insistent sur le fait que l’énergie nucléaire est un système de production d’électricité efficace. En d’autres termes, c’est un système qui génère du profit. Le gouvernement japonais avait des doutes sur la stabilité de la production pétrolière, plus particulièrement après le choc pétrolier, et il a poussé le développement de l’énergie nucléaire en tant que politique nationale. Dès lors, les compagnies d’électricité ont investi énormément d’argent dans la publicité et ont acheté les médias, afin d’entretenir l’illusion auprès de la population que l’énergie nucléaire était totalement sûre.
Lorsque l’on a compris cela, les centrales nucléaires assuraient déjà près de 30 % de la production d’électricité du Japon. Sans même que les Japonais ne s’en aperçoivent, le Japon, une petite île sujette à de fréquents tremblements de terre, était devenu la troisième puissance mondiale dans le nucléaire civil.
Nous ne pouvions plus revenir en arrière. Le mal était fait. On mettait mal à l’aise ceux qui doutaient de l’énergie nucléaire en leur posant la question suivante: « Cela ne vous gênerait donc pas s’il y avait une pénurie d’électricité… ? » Et les gens entre eux en venaient à penser : « On n’y peut rien. On ne peut que dépendre de l’énergie nucléaire ». Le Japon est un pays chaud et humide et ne pas pouvoir utiliser l’air climatisé durant l’été est presque équivalent à une torture. Ainsi, ceux qui remettent en question les centrales nucléaires sont catalogués comme des « rêveurs irréalistes ».
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Les réacteurs qui devaient être efficaces ont comme soulevé le couvercle de l’enfer et nous sommes tombés dans le tragique. Ceci est la réalité.
Et la soi-disant « réalité » de ceux qui ont fait la promotion de l’énergie nucléaire en disant « regardez la réalité en face », n’avait rien à voir avec la réalité. Il s’agissait simplement d’une question superficielle de « commodité » qu’ils ont remplacé dans leur logique par le mot « réalité ».
Le mythe de la « puissance technologique » sur lequel s’est appuyé le Japon pendant des années s’est effondré, en même temps qu’était autorisée cette logique perverse, entraînant une défaite de notre éthique et de nos valeurs.
Nous critiquons le gouvernement, et nous critiquons les compagnies d’électricité. Ceci est normal et nécessaire. Cependant, nous devons aussi nous blâmer nous-mêmes. Nous sommes à la fois les auteurs et les victimes de cette catastrophe. Nous devons y réfléchir sérieusement.  Si nous ne le faisons pas, nous risquons un jour de commettre à nouveau les mêmes erreurs.
« Reposez en paix. Nous ne répéterons pas les mêmes erreurs. »
Nous devons encore graver ces mots dans notre cœur.
Le Dr. Robert Oppenheimer, qui était à l’origine du développement de la bombe atomique pendant la deuxième guerre mondiale, a reçu un grand choc lorsqu’il a appris les ravages causés à Hiroshima et à Nagasaki par les bombardements atomiques. Il s’est alors tourné vers le Président Truman et il a dit :  « Monsieur le Président, j’ai les mains pleines de sang ».
Truman a sorti un mouchoir blanc soigneusement plié de sa poche et il a répondu : « Essuyez-les avec ça ». Mais nulle part dans le monde, il n’y a de mouchoir assez propre pour essuyer tout ce sang.
Nous, les Japonais, aurions dû continuer à crier « non » au nucléaire. C’est ce que je pense.
Nous aurions dû travailler au développement de sources d’énergies alternatives pour remplacer la production d’énergie nucléaire au niveau national, en rassemblant toutes les technologies existantes, les cerveaux et le capital social. Et même si le monde entier s’était moqué de nous en disant qu’ « il n’y a pas d’énergie plus efficace que le nucléaire, les Japonais sont bêtes de ne pas s’en servir », nous aurions dû continuer à rester résolument allergiques au nucléaire, forts de notre expérience de la bombe atomique.
Le développement d’une énergie non nucléaire aurait dû être la ligne directrice de notre politique d’après-guerre. Cela aurait été une façon d’assumer notre responsabilité collective face aux nombreuses victimes mortes à Hiroshima et à Nagasaki. Au Japon, nous avions besoin de ces choses : une éthique et des valeurs solides, ainsi que d’un message social. Cela aurait éte une grande occasion pour nous de vraiment contribuer au monde. Mais nous avons ignoré cette voie importante et nous nous sommes lancés à la poursuite du principe simple de « l’efficacité », et cela pour mettre en place un développement économique rapide.
Comme je le mentionnais tout à l’heure, nous pourrons surmonter les dégâts causés par les catastrophes naturelles, quelle qu’en soit la gravité. Parfois, cela renforce l’esprit des gens et les rend plus profonds. Nous allons y arriver.
C’est le travail des spécialistes de reconstruire les routes ou les bâtiments endommagés, mais c’est notre travail à tous de tenter de reconstuire les éthiques et valeurs abîmées. Nous pouvons commencer par pleurer les morts et prendre soin de ceux qui souffrent de la catastrophe, panser leurs blessures, et effacer notre inclination naturelle à penser qu’ils auraient pu être blessés pour rien. Cela doit être un travail sérieux, silencieux, et qui nécessite de la patience. Nous devons unir nos forces et y œuvrer tous ensemble, comme les habitants d’un village qui sortent cultiver les champs et semer les graines par un matin ensoleillé de printemps. Chacun fait ce qu’il peut, mais tous les cœurs battent à l’unisson.
Nous, les écrivains professionnels, qui faisons des mots notre spécialité, avons un rôle important à jouer dans cette mission collective de grande ampleur. Nous devons associer éthiques et valeurs nouvelles à des mots nouveaux. Nous devons inventer de nouvelles histoires vibrantes et les laisser germer. Nous pourrons ainsi partager ces histoires. Elles doivent avoir un rythme qui peut entraîner les gens, comme les chants des paysans pendant le semis. C’est de cette manière que nous avons pu reconstruire un Japon complètement détruit par la guerre. Aujourd’hui, nous devons revenir à ce point de départ.
Comme je l’ai mentionné au début de mon discours, nous vivons dans un monde éphémère et transitoire, « mujō » (無常). Chaque vie ne fait que passer, et finalement, sans exception, disparaît. Les êtres humains sont impuissants face aux forces de la nature. Admettre que tout est éphémère est l’un des concepts de base de la culture japonaise. Mais en même temps que nous acceptons de vivre dans un monde fragile et en crise, dans le respect de ce qui meurt, nous sommes justement habités par une détermination tranquille à continuer à vivre énergiquement, avec un esprit positif tourné vers l’avant.
Je suis très fier que mes œuvres soient appréciées des Catalans, et heureux de recevoir un prix si prestigieux. Nous habitons loin, séparés les uns des autres, et nous ne parlons pas la même langue. Nous possédons des cultures différentes. Néanmoins, nous sommes tous citoyens du monde et nous partageons les mêmes problèmes, les mêmes joies et les mêmes tristesses. Cela explique pourquoi des histoires écrites par un auteur japonais peuvent ainsi se retrouver traduites en catalan, et circulées. Ainsi, je suis ravi de pouvoir partager avec vous une même histoire. Rêver est le travail des écrivains. Mais partager nos rêves est encore plus important pour nous. On ne peut pas être écrivain sans ce sens du partage.
Je sais que les Catalans ont surmonté beaucoup de difficultés au cours de leur histoire, et qu’ils ont préservé leur vie avec force en protégeant aussi la richesse de leur culture. Nous avons sans doute beaucoup de choses à partager.
Ce serait merveilleux si, au Japon et en Catalogne, nous pouvions bâtir ensemble une « maison de rêveurs irréalistes » et former une « communauté d’esprit » qui transcenderait les frontières et les cultures. Je pense que cela pourrait être le point de départ d’une renaissance, après les divers désastres et les terreurs injustifiées que nous avons tous connus ces dernières années. Nous ne devons pas avoir peur de rêver. Nous ne devons jamais permettre à ces chiens enragés appelés « efficacité » et « commodité » de nous rattraper. Nous devons être des « rêveurs irréalistes » qui avancent d’un pas sûr. Les êtres humains meurent et disparaissent, mais l’humanité reste. Elle se renouvelle indéfiniment. Nous devons absolument croire à cette force.
Pour finir, je désire faire don de la totalité de ce prix aux victimes du tremblement de terre et de l’accident nucléaire de Fukushima. Je remercie profondément tous les Catalans ainsi que les membres de Generalitat de Catalunya de m’avoir offert cette occasion. Je tiens également à exprimer ma plus profonde sympathie aux victimes du tremblement de terre récent de Lorca.